Trafic de chanvre indien et déforestation : le défi sécuritaire de l'armée en Casamance

BIGNONA – Le jeudi 12 mars dernier, la lutte contre l'économie clandestine en Zone militaire n°5 a basculé dans la violence. Un accrochage sanglant entre l'armée sénégalaise et des bandes armées protégeant des champs de chanvre indien a coûté la vie à un soldat et fait six blessés. Entre narco-culture et pillage forestier, le secteur de Djibidione reste le théâtre d'une guerre d'usure.


L’odeur âcre du cannabis brûlé et le sifflement des balles ont remplacé le calme précaire de la forêt de Kadialock. Situé à la lisière de la frontière gambienne, au nord de Sindian, ce village est devenu l’épicentre d’un affrontement qui dépasse le simple cadre de la police de proximité. Ici, on ne cultive pas seulement une plante interdite ; on défend un sanctuaire financier.

Une embuscade pour protéger la récolte
L’opération de ratissage lancée ce jeudi par les Forces de défense et de sécurité (FDS) avait un objectif clair : la destruction de vastes plantations de chanvre indien. Mais dans cette zone forestière dense, où la visibilité est un luxe, les soldats sont tombés sur un dispositif de protection lourdement armé.
Le bilan est lourd. Selon la Direction de l’information et des relations publiques des armées (DIRPA), un militaire a succombé à ses blessures, tandis que six autres ont été évacués. Côté assaillants, plusieurs éléments ont été "neutralisés", marquant la détermination de l'État à ne plus céder un pouce de terrain à l'anarchie.

"Partir en Espagne" : L'Eldorado du crime
Le phénomène prend une ampleur sociale inquiétante. Dans le jargon des villages du Fogny, Boudhié, du Diassing ou de Marsassoum, les jeunes ne parlent plus d'émigration clandestine vers l'Europe, mais de « partir en Espagne » pour désigner leur immersion dans les plantations de Djibidione.
Attirés par l'appât du gain, ces ouvriers agricoles d'un nouveau genre, venus parfois de Guinée-Bissau, s'activent à l'arrosage et à l'entretien du cannabis sous la protection de bandes armées. Pour ces jeunes, la forêt casamançaise est devenue un îlot de prospérité illusoire, financé par un trafic qui alimente l'instabilité régionale.

Le double fléau : Cannabis et bois précieux
Si le chanvre indien est la partie visible de l'iceberg, la coupe abusive de bois constitue l'autre poumon de cette économie de guerre. Le vène, le teck et le caïlcédrat tombent sous les tronçonneuses clandestines. Ce pillage systématique de la forêt casamançaise alimente des réseaux transfrontaliers qui exportent ces essences précieuses pour l'ameublement de luxe, laissant derrière eux un désastre écologique et sécuritaire.

Une guerre de longue haleine
Malgré les succès récents de l'armée et le démantèlement de plusieurs bases rebelles, l'événement de Kadialock rappelle que la zone frontalière reste poreuse. La porosité de la frontière avec la Gambie offre aux trafiquants des voies de repli idéales, rendant la sécurisation totale complexe.
Pour l’état-major, la consigne reste la même : poursuivre la pression. Mais au-delà de la réponse militaire, c’est tout le défi du développement et de l’alternative économique pour la jeunesse de Bignona qui reste posé. Car tant que la forêt rapportera plus que la terre arable, le "sang vert" continuera de couler.
Dimanche 15 Mars 2026
Amady Khalilou Diémé

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