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Souleymane Bachir Diagne, Philosophe: « L’humain vaincra par sa science et sa raison le Covid-19»

Auteur de nombreux travaux d’épistémologie critique sur la pensée et la logique inhérente aux mathématiques, en particulier l’algèbre (« Boole, l’oiseau de nuit en plein jour », 1998) et aux pratiques philosophiques dans le monde musulman (« Comment philosopher en Islam ? », 2008), Souleymane Bachir Diagne présente le profil idéal pour, si besoin en est, « réconcilier » science et foi dans l’analyse de la pandémie de coronavirus. Depuis New York où il est en confinement, le philosophe sénégalais nous livre sa lecture de la crise.


Souleymane Bachir Diagne, Philosophe: « L’humain vaincra par sa science et sa raison le Covid-19»

Les huit millions et demi de New-yorkais que nous sommes, nous trouvons tous soumis au même régime et aux mêmes directives du Gouverneur de notre État : rester chez soi, ne sortir que quand cela est absolument nécessaire et, dans ce cas, en respectant les mesures barrières de distanciation sociale et en portant un masque.

C’est évidemment extrêmement contraignant et anxiogène, mais tout le monde comprend qu’il faut ce qu’il faut et que devant ce fléau, il est crucial d’être et de rester responsable et discipliné : pour soi et pour les autres.

Depuis quelques jours, il semble que les choses aillent mieux et que l’extraordinaire discipline manifestée par les New-Yorkais, contre toute attente pour qui connaît l’esprit de cette ville globale, soit en train de payer.

Cela est dû aussi beaucoup à la qualité du leadership du Gouverneur de l’État, Andrew Cuomo, et du Maire de la ville, Bill de Blasio. Ils donnent quotidiennement la bonne information, disent les choses telles qu’elles sont, basent leurs décisions sur les faits, sur la science et les meilleures estimations possibles, en en appelant à l’esprit de responsabilité des citoyens.

Pour ce qui me concerne personnellement, et je vous remercie de votre question, je m’adapte à cette situation du mieux possible. Je vis avec ma femme et notre fille dans des conditions qui rendent le confinement chez nous, supportable.

En ce sens, nous avons de la chance et nous en rendons grâce à Dieu. Comme je rends grâce à Dieu pour la chance d’avoir un métier qui me permet de travailler chez moi via internet. Je discute en ce moment les thèses et mémoires de mes étudiants par Zoom (application de visioconférence: ndlr), et j’essaie de terminer les mille et un articles et autres contributions qui figurent sur mon interminable liste de choses à faire.

Et bien entendu, je suis à l’écoute de ce qui se passe chez nous, au Sénégal. En étant fier de l’esprit dans lequel notre pays fait face, de notre État, de notre classe politique, de la manière dont nos professionnels de la santé et nos excellents scientifiques de l’Institut Pasteur montent au créneau.

Si nous manifestons la discipline et l’esprit de responsabilité que la situation exige, nous ferons mentir les Cassandre qui nous prédisent le pire. Dieu fasse que ce soit le cas !

Face à ce genre d’épidémie (comme la peste), nos ancêtres étaient très fatalistes, s’en remettant généralement au Ciel. Aujourd’hui, avec le coronavirus, l’humanité fait plus confiance au discours scientifique qui pourtant a, pour le moment, échoué à trouver un remède à la maladie.

Comment expliquez-vous cette situation ?

La victoire sur le coronavirus sera remportée lorsque l’humanité disposera d’un médicament dont il sera empiriquement établi qu’il est efficace et surtout, d’un vaccin qui protègera tout le monde. Et ce sont des hommes et femmes de science que nous attendons l’un et l’autre.

Il est heureux que la foi en la science et en la raison s’affirme ainsi en ces temps où l’obscurantisme prospère. Chez les fanatiques de tous bords bien sûr, mais aussi, par exemple, chez ceux qui considèrent que le discours des scientifiques sur le changement climatique n’est que cela justement : un discours comme un autre que valent d’autres opinions.

Il est également heureux que les hommes et femmes de science travaillent à vaincre la pandémie dans une collaboration internationale qui dit la grandeur de l’humain. On peut faire le constat que cette collaboration est réelle et que, même s’ils n’ont pas disparu, les égoïsmes de laboratoires concurrents, de nations en compétition s’effacent devant l’urgence et devant le sens qui aujourd’hui habite toute l’humanité de son unité et de sa fragilité. C’est une affaire de temps mais l’humain vaincra par sa science et sa raison. Insha’Allah !

Comment « réconcilier » foi et science dans l’analyse de la situation actuelle ?

D’abord en prenant conscience qu’il n’est pas besoin de les réconcilier car elles ne sont pas en contradiction. Prenons cette parole coranique : « Ô compagnie de djinns et d’humains, si vous pouvez sortir du domaine des cieux et de la terre, alors faites-le.

Mais vous ne le pourrez qu’en vertu d’un pouvoir » (55 :32). Un des commentaires proposés de ce verset, et c’est un commentaire auquel je souscris pour ma part, consiste à dire qu’il indique aux humains que les limites à leur curiosité scientifique et à leur inventivité technique, sont des limites de fait et non des limitations d’interdiction.

Si vous pouvez, allez-y, est-il ainsi dit. Poursuivez le savoir, arrachez-vous au monde fini pour embrasser de votre science l’univers infini ; mais en même temps que vous découvrirez ainsi les choses au dehors, prêtez attention à l’intérieur de vous, à la source même de votre pouvoir de connaître. Pour le croyant, le désir de science n’est pas autre que sa foi.

Parlons maintenant plus précisément et plus concrètement de cette question en rapport à notre situation et à la crise que nous vivons. Prenons le hadith qui est sans doute aujourd’hui le plus cité dans les sociétés musulmanes, la parole du Prophète (psl) qui dit que si l’épidémie (la peste, dans le cas d’espèce) se déclare dans une contrée, il ne faut pas s’y rendre, mais que si l’on s’y trouve déjà, il ne faut pas en sortir.

Que nous dit ce hadith ? D’abord que la religion est bon sens, raison et science puisque c’est ce qui s’exprime dans ce propos prophétique. Le meilleur épidémiologiste ne dit pas autre chose.

Pour ce qui est du monde musulman, quelle comparaison faites-vous avec l’épidémie de peste du temps du Calife Omar, notamment sur la question du destin et de la fatalité ?

Justement l’une des versions de la tradition prophétique concernant la peste explique qu’elle a été rappelée au temps du Calife Omar. L’histoire, que je résume rapidement, dit qu’Omar qui devait se rendre dans une ville de Syrie, a interrompu son expédition car la peste y sévissait.

L’expédition était suffisamment importante pour que certains des compagnons aient cru devoir l’encourager à poursuivre, en lui disant : « Commandeur des croyants, essaies-tu d’échapper au décret de Dieu ? » Ce qu’ils entendaient par cette question, c’était qu’un report de l’expédition marquerait un manque de foi et une remise en question de la prédestination.

C’est à ce moment-là qu’un compagnon est arrivé et a rappelé cette parole prophétique qui mettait fin au dilemme. Omar a alors reconnu que la vérité s’était ainsi manifestée, qui devait être une leçon pour les musulmans de son temps et des temps à venir, dont le nôtre.

Quelle est cette leçon qu’enseignent ainsi le Prophète (Psl) et le Calife Omar, qui est sans doute en Islam la figure accomplie du rationalisme de cette religion ? D’abord, on l’a dit, que forcer les choses en faisant valoir que l’on a foi dans le décret divin, n’est pas ici cette remise confiante de soi à Dieu qui est le tawakkul : c’est simplement faire fi de cette vérité primordiale que la religion ne parle pas contre le bon sens.

Ensuite que la remise confiante de soi à Dieu bien comprise n’est pas le fatalisme. Il est demandé aux musulmans de dire « si Dieu le veut » dès qu’ils conjuguent leur action au futur. Ce n’est absolument pas une manifestation de ce qu’en philosophie on appelle « l’argument paresseux » et que Cicéron résume ainsi : que tu t’adresses au médecin ou non, l’issue est de toute façon déjà déterminée.

Dire « si Dieu le veut » n’est pas annuler l’effort de l’humain, c’est l’affirmer au contraire et l’exalter, en déclarant que sa source est précisément ce « pouvoir » dont parle le verset déjà cité.

Seuls les hommes et femmes d’action, ceux et celles engagés dans la tâche de protéger la vie et de transformer le monde pour plus de justice, comprennent pleinement la signification de « si Dieu le veut », car ils comprennent que la foi en Dieu se traduit aussi en confiance en soi et en sa puissance d’agir.

Êtes-vous d’accord avec ceux qui disent que cette pandémie est d’abord une crise écologique ?

Si nous pensons à un équilibre global de la vie sur notre planète terre qu’il est urgent pour notre humaine condition en général d’établir ou de ré-établir, on peut en effet voir dans les différentes perturbations que nous connaissons et dans cette pandémie du Covid-19, autant de manifestations de la grande crise écologique à laquelle l’humanité fait face aujourd’hui.

Mais cela dit, il faut s’assurer que l’on identifie et nomme de manière précise l’ennemi qu’il s’agit de vaincre, la « bête » comme nous l’appelons à New York : c’est un virus, notre crise est donc sanitaire et doit être traitée comme telle. Il est important de faire cette précision contre les discours irrationnels, infondés et conspirationnistes qui circulent et qui disent par exemple que la cause de cette crise, c’est la rupture qu’introduit la technologie du 5G.

On a assisté, durant cette crise, à des scènes assez surréalistes (des médecins cubains et chinois qui volent au secours de l’Italie « abandonnée » par ses partenaires européens ; l’Amérique qui surenchérit pour racheter des masques chinois destinés à la France, Moscou qui envoie de l’aide médicale à ces mêmes États-Unis…). Quelle lecture faites-vous de ces événements ?

Nous voyons là le meilleur et le pire de la mondialisation. Le pire parce que quelqu’un contracte une maladie nouvelle à l’autre bout de la terre et quelques semaines plus tard, l’ensemble de l’humanité se trouve menacée par un fléau.

Le meilleur parce que l’on découvre, comme le montrent les exemples que vous considérez, le sens de la solidarité humaine. Mon « prochain » n’est pas forcément mon « proche », celui qui me ressemble, mais celui que je considérais comme l’autre, l’étranger, le migrant. Le Royaume-Uni et tant d’autres pays européens découvrent à l’occasion de cette crise, que leur corps médical est divers et qu’y sont représentés nombre de ceux que l’on dit « issus de l’immigration ».

Ce même Royaume-Uni, pour mettre au point un test, collabore avec notre Institut Pasteur dirigé par l’admirable Professeur Amadou Alpha Sall. Un exemple qui nous montre que dans la collaboration mondiale, l’Afrique n’apporte pas ses populations à tester, mais son intelligence et l’inébranlable force de vivre qui anime ses cultures.

Cette pandémie marque-t-elle l’échec des populismes ?

Cette pandémie, malheureusement, peut aussi renforcer le réflexe du « chacun pour soi » dont se nourrissent les populismes nationalistes. On le voit ici ou là. Mais elle devrait montrer la nécessité d’une véritable coordination et gouvernance mondiales.

Certains populismes accusent aujourd’hui l’Organisation mondiale de la santé d’avoir tardé à sonner l’alerte, et d’autres insuffisances, essentiellement pour se dédouaner de leurs propres erreurs.

Peut-être bien que tout n’a pas fonctionné comme il fallait et quand la crise sera passée, il faudra sans doute procéder aux réajustements qu’imposeront les leçons qui seront tirées de cette terrible crise. Mais ce qui est certain, c’est que le monde, contre les populismes et autres égoïsmes, a besoin de plus d’Organisation mondiale de la santé et plus de multilatéralisme et non moins.

Comment voyez-vous les chamboulements géopolitique et politiques que certains annoncent après cette pandémie ?

Prenons d’abord toute la mesure de ce qui nous arrive. Il est encore difficile de croire qu’en l’espace de juste quelques semaines, nous sommes passés du monde que nous connaissions et où les amis se donnent l’accolade à cet univers cauchemardesque où le mieux à faire les uns pour les autres, est de nous écarter les uns des autres ! L’humain est un animal social or nous voilà obligés de vivre, pendant Dieu seul sait combien de temps, dans un monde inhumain.

C’est un basculement sans précédent que nous vivons. Nous savons que nous en sortirons. Mais nous pressentons aussi que ce ne sera pas simplement pour revenir dans « le monde d’avant », tel que nous le connaissions. Le « monde d’après » le Covid-19 devra être différent, ne serait-ce que parce que toute crise, surtout une de l’ampleur de celle que nous vivons, comporte des leçons dont il faut savoir tenir compte.

L’économiste français Thomas Piketty a raison de dire que « les grand bouleversements politico-idéologiques ne font que commencer ».

Ce qu’ils seront, l’avenir le dira mais d’ores et déjà, il faut que nous prenions conscience de ce que tous ensemble nous voulons faire de cet avenir. Permettez-moi de dire que c’est le sens de la tribune que nous sommes un certain nombre à avoir signée dans une livraison récente de "Jeune Afrique".

Regardons le spectacle du grand bazar qu’a été, qu’est encore, la recherche d’équipements sanitaires si précieux quand il s’agit de sauver des vies menacées. Nous assistons à la lutte de tous contre tous pour acheter les mêmes produits auprès des mêmes vendeurs, avec comme inévitable conséquence, des renchérissements insensés sur les prix des masques, des respirateurs, maintenant des tests…

Les nations les plus riches renchérissent les unes contre les autres et cela va jusqu’au point où les différents Etats qui composent les Etats-Unis, sont eux-mêmes en concurrence entre eux pour acheter ces équipements, et en concurrence aussi avec l’Etat fédéral américain ! Voilà, en pleine pandémie, le visage que présente le modèle néolibéral de développement. Un tel développement n’est pas humain.

Qu’il faille donc penser un autre modèle, une alternative qui mette en avant la santé plutôt que la rentabilité, et de manière générale, la question sociale et la solidarité plutôt que le profit et l’égoïsme, qui tienne compte de cette vulnérabilité qui est notre condition et de l’urgence climatique dans laquelle nous vivons, c’est la direction dans laquelle il faut engager la réflexion sur « les grands bouleversements politico-idéologiques » que cette pandémie appelle.

Source : Le Soleil (Sénégal)
Mercredi 22 Avril 2020
La Rédaction / Samboudiang Sakho