Comment comprendre ce grand écart politique ? Comment concilier les promesses de rupture, de justice et de redevabilité portées par le projet de Pastef, avec ce qui s’apparente désormais à une réhabilitation dorée de l'ancien régime ?
Le prix du sang : des chiffres impossibles à effacer
Pour le citoyen lambda, le calcul est douloureux et les souvenirs, encore brûlants. L’ère Macky Sall reste indissociable d’un bilan humain et social lourd :
Près d'une centaine de vies fauchées lors des manifestations politiques de 2021 à 2024. Plus de 2 000 détenus politiques, entassés des mois durant dans les prisons du pays pour de simples opinions ou pour avoir manifesté. Des forces de défense et de sécurité ciblées ou instrumentalisées, laissant derrière elles des familles endeuillées et une confiance rompue entre l'État et sa jeunesse. Une justice à double vitesse, ralentie, qui peine aujourd’hui encore à faire la lumière sur ces tragédies.
Alors que les familles des victimes attendent toujours que justice soit faite, que les responsabilités soient situées et que les donneurs d'ordres répondent de leurs actes, le tapis rouge déroulé pour Macky Sall résonne comme une gifle. La "realpolitik" ou la diplomatie de bon voisinage a-t-elle le droit d'étouffer le besoin viscéral de justice ?
La Casamance, éternelle blessée, refuse l'oubli
S'il y a bien un endroit où l'incompréhension vire à la trahison ressentie, c'est en Casamance, et plus particulièrement dans la région de Ziguinchor.
Bastion historique de la résistance démocratique ces dernières années, la Casamance a payé le tribut le plus lourd. Ses rues ont été le théâtre d'affrontements d'une violence inouïe. Ses jeunes ont versé leur sang pour le changement qui s'est matérialisé en mars 2024.
Aujourd'hui, voir le nouveau pouvoir — qu’elle a porté à bout de bras au prix de sacrifices immenses — parrainer la candidature internationale de celui qu’elle considère comme le principal responsable de ses traumatismes récents, crée un fossé abyssal. Le sentiment d’être les « laissés-pour-compte » de la réconciliation nationale est total. Pour les populations du Sud, ce parrainage ne relève pas de la grandeur d'âme étatique, mais d'un compromis d'élite sur le dos des martyrs.
Le piège de la continuité
Le président Bassirou Diomaye Faye joue un jeu dangereux. En voulant projeter l'image d'un Sénégal démocratique, mature et uni sur la scène internationale en soutenant un candidat national à l'ONU, il risque de briser le contrat moral qui le lie à son peuple.
La paix ne se décrète pas par des poignées de main diplomatiques ni par l'amnistie des mémoires. Elle se construit sur la vérité et la justice. En choisissant d'accompagner Macky Sall dans sa quête de rédemption internationale avant même que le peuple sénégalais ait pu panser ses plaies, le sommet de l'État s'éloigne dangereusement de sa base. Et dans ce décalage, c’est le cri des victimes qui continue de résonner, ignoré par les lambris dorés du pouvoir.
De Nestor Balacoune, Sénégalais averti.